Entretien avec Luc Fivet, auteur de Marche ou rêve

Vous n’avez pas toujours écrit. Ou bien avez-vous toujours écrit ? Pourriez-vous raconter votre parcours et la manière dont vous  êtes venu à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de 16 ans : de la poésie comme beaucoup d’adolescents, sauf que dans mon cas cela est devenu bientôt une nécessité vitale. J’avais besoin de mettre sur le papier ce que je pensais, ce que j’éprouvais. Vers 18 ans, j’ai écrit ma première pièce de théâtre, puis assez vite un roman. Parallèlement, j’ai appris à jouer de la guitare et écrit des chansons, ainsi que des sketches pour la télévision. A vrai dire, j’ai tâté de tous les genres, en essayant toujours d’imprimer ma marque personnelle, même si c’est le roman qui a aujourd’hui ma prédilection.

Quel est sujet de Marche ou rêve ?

Marche ou rêve raconte l’odyssée de deux Sénégalais sans-papiers en France, le pays des droits de l’homme – blanc de préférence. C’est un roman sur la quête de la liberté, mais aussi sur la difficulté de conserver sa dignité à partir du moment où on est considéré comme un citoyen de seconde zone. Ce récit mêle à la fois l’humour, qui est omniprésent dans le style plutôt original du narrateur, et la noirceur car la réalité n’est jamais drôle pour des hommes perpétuellement en fuite. Toutes les anecdotes racontées sont malheureusement authentiques.

 

Ce texte se distingue-t-il des autres textes que vous avez écris ? Si oui, en quoi ?

Ces dernières années, j’ai surtout publié des polars, notamment Total chaos et Requiem aux éditions Fayard. Mais j’ai toujours eu du goût pour la littérature qui sort des sentiers battus. Mes premiers romans, jamais publiés, étaient relativement farfelus. Il est clair pour moi que la réalité dépasse la fiction, ce qui implique que la littérature ne doit jamais hésiter à grossir le trait si elle veut avoir une chance de rendre l’énormité de la vie réelle. Des types qui apprennent à piloter des avions pour les balancer ensuite dans des gratte-ciel, on n’aurait jamais imaginé ça dans un roman…

On sent également lorsqu’on vous lit que votre écriture est très documentée sur la question de l’exil, qu’il y a même du vécu. Avez-vous souhaité écrire aussi sur votre propre expérience de l’exil ?

Je suis moi-même « immigré » : je suis belge ! Depuis quelques années ce n’est plus une faute grave, mais jusqu’à l’instauration de l’espace Schengen j’ai moi aussi dû passer par la Préfecture pour obtenir une carte de séjour, chose qui n’a pas toujours été facile alors que j’avais toutes les apparences du bon Gaulois. Alors, imaginez quand vous êtes noir et que vous parlez un français très personnel… Récemment encore, j’ai eu maille à partir avec l’administration : après cinq heures de queue à la préfecture de Versailles, il m’a été stipulé que dans ce service réservé aux ressortissants de l’Union européenne, on ne prenait en considération que les trois premières demandes de la journée ! Et que je devais donc patienter sur le trottoir à partir de 4 heures du matin si je voulais avoir une chance de voir ma demande aboutir. Détail amusant : cette fonctionnaire ne savait même pas que ma démarche était superflue, la législation Schengen étant entrée en vigueur. Quand je vous dis que la réalité dépasse la fiction… A quelque chose, malheur est bon : je crois que l’idée de Marche ou rêve a commencé à germer dans mon esprit ce jour-là. L’indignation est un moteur indispensable à l’écriture.

Vous avez créé une langue spécifique et particulièrement vivante pour écrire Marche ou rêve. En cela, vous prenez aussi appui sur des traditions littéraires fortes. Quels sont vos auteurs fétiches ? Ceux qui continuent encore aujourd’hui à vous inspirer ? Et y a-t-il un auteur en particulier dont les œuvres vous ont particulièrement aidé à prendre position pour écrire Marche ou rêve ?

J’ai un panthéon littéraire très vaste, mais en terme de travail sur la langue, je distingue trois auteurs. Louis-Ferdinand Céline d’abord : au niveau du style, je considère le « Voyage au bout de la nuit » comme le sommet de la littérature. Même si son auteur n’est pas très ragoûtant, c’est le moins qu’on puisse dire, ce roman est une véritable bombe, que je relis encore régulièrement. Son potentiel subversif est intact, et son usage de langue française totalement révolutionnaire. Ensuite Boris Vian : « L’écume des jours » prouve que tout est possible en littérature. Quand on pense qu’il avait à peine 26 ans quand il l’a écrit, on se dit que dans son cas le qualificatif de génial n’est absolument pas galvaudé. Emile Ajar enfin. Au-delà du subterfuge littéraire imaginé par Romain Gary, on a bien affaire à un travail d’écriture dans ce qu’il a de plus abouti. Il crée une langue personnelle, inimitable. Je crois qu’il a atteint ce dont rêvent tous les écrivains : être reconnaissable au bout d’un seul paragraphe. C’est sûrement l’auteur qui m’a le plus influencé pour Marche ou rêve. Mais je pourrais citer encore Garcia Marquez, Cioran, Modiano, Rushdie, Calvino…

L’écriture de Marche ou rêve a une histoire : c’est un texte qui commence à avoir une vraie vie comme on dit. Pourtant, étant donné les événements graves de violences faites aux migrants auxquels nous assistons à répétition, cette histoire résonne aujourd’hui de manière singulière face à l’actualité. L’écrivain que vous êtes se sent-il de plus en plus engagé par rapport à ces événements ?

J’ai écrit ce roman en 2011. J’avais lu un long article dans Libération sur ces Africains qui traversaient l’Atlantique sur une simple pirogue dans l’espoir d’arriver aux Canaries, puis de rejoindre clandestinement la France. J’avais trouvé ce récit bouleversant. Pour écrire Marche ou rêve, j’ai lu un certain nombre de témoignages sur ces gens qui bravaient des dangers inouïs dans le seul espoir de conquérir un peu de dignité. Malheureusement, il s’est avéré prémonitoire : l’anarchie qui règne dans certains coins du monde pousse de plus en plus de gens vers l’Europe, qui les considère juste comme des profiteurs. Alors que des gens capables d’un tel courage sont d’authentiques héros ! Il n’y en a pas tant que ça, des femmes et des hommes qui sont capables de risquer leur peau pour vivre libres… J’ai voulu témoigner à ma façon, avec ma seule arme, l’écriture, pour rendre compte de cette incroyable injustice. Sans angélisme : mon roman met en scène des types remarquables et des salauds dans les deux camps. Mes deux héros sont d’ailleurs pleins d’ambiguïtés… Quelle que soit la couleur de la peau, les gens ne sont jamais tout à fait blancs ou noirs. Cependant, il est évident que l’évolution récente a quelque chose de désespérant : on se dit parfois qu’on assiste à un monde en pleine décomposition, où les individus sont ballottés au gré des courants… La réalité n’a pas le talent de la fiction, hélas.

Quelle peut-être la place de l’écriture face à ces événements ? Pourrait-elle encore contribuer à changer le monde ?

J’aimerais croire que mon roman pourra contribuer à changer certaines idées reçues dans la tête des lecteurs. Plutôt que de voir en ces réfugiés des parasites ou des envahisseurs, il faudrait plutôt les voir pour ce qu’ils sont : des êtres de chair et de sang, qui ont affronté mille souffrances pour reconquérir leur dignité. Au lieu de les stigmatiser, comme le fait une certaine classe politique soucieuse de sa réélection, voyons le drame humain qui se joue. Et regardons ce qu’il est possible de faire. Comment accueillir ces gens, qui sont avant tout des victimes de crises géopolitiques. Et comment lutter dans un même temps contre les passeurs, qui n’hésitent pas à envoyer à la mort leurs cargaisons humaines (puisque telle est leur conception de l’humanité). En même temps, la vraie question est : comment restaurer la paix dans ces pays, où la barbarie gagne sans cesse du terrain ? Cela dit, je ne suis pas dupe : à de rares exceptions près, un roman n’a jamais changé la face du monde. Mais s’il peut transmettre un peu de chaleur humaine, ce serait déjà extraordinaire. C’est ma seule ambition, et je me dis parfois qu’elle est déjà beaucoup trop élevée. Mais comme la littérature est un combat sans cesse recommencé pour trouver un sens dans le vacarme de l’univers…

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