Entretien avec Tristan Soler, auteur et illustrateur de Fjall, aux confins du monde

Vous êtes surtout aujourd’hui connu comme plasticien. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Depuis petit j'ai aimé écrire et dessiner. Mon père tapait mes premiers textes avec fierté sur sa machine à écrire. J'ai conservé un tapuscrit qui arrive vers mes six ans, une description de l'ananas, le fruit. C'est émouvant de retrouver ça. Mais c'est vrai que mes études supérieures ont été consacrées aux arts plastiques, et non à la littérature. Et les expériences collectives ont été plus nombreuses en tant que plasticien. Besoin de fusions moins intellectuelles, je suppose.

À l'heure actuelle, je continue passionnément à dessiner, mais j'ai accumulé beaucoup d'œuvres qui n'ont pas de visibilité. Aussi je les laisse attendre les bons interlocuteurs, les découvreurs qui sont difficiles à rencontrer. C'est un pari sur la patience, qui dans la solitude laisse parfois face au néant, mais j'ai une confiance complète dans ce travail visuel. L'écriture est un domaine bien distinct, mais le rapport à l'abstraction, vivace dans les deux champs d'expression, suit les mêmes lois, me semble-t-il, depuis les révolutions formelles du XX° siècle. Ces deux pratiques se répondent, pour contrebalancer leurs manques spécifiques, l'immédiateté pour l'écriture, une certaine immobilité, bien qu'apparente, pour la peinture. Venir à l'écriture, c'est reconnaître la nécessité d'ordonnancer le chaos intérieur de la pensée en histoires formelles articulées, à partager dans la jouissance solitaire, si on excepte le théâtre. C'est un défi posé par la magie de la langue, qui comme on le sait aime à se jouer de nous.



Qui est Fjall ? D’où vient son nom ? Quel est ce monde dans lequel il vit ?

On connaîtra l'origine du nom de ce personnage en suivant le récit à venir. C'est la Scandinavie, le Norrbotten suédois, ou la Norvège au nord du cercle polaire, où j'ai voyagé, qui me sert de décor. Mais l'absence de références historiques ou géographiques précises, délibérée, pose simplement le territoire de Fjall du côté d'un septentrion ouvert, qui s'oppose au monde plus complexe et traversé de sédimentations culturelles très riches du sud, où je vis. C'est ce cadre d'un Moyen-Âge forestier qui permet à diverses projections symboliques de s'établir, comme dans La Source d'Ingmar Bergman, par exemple, un de ses films que je préfère, où le combat entre le bien et le mal, entre innocence, beauté et horreur apparaît vibrant d'une dimension biblique primitive, à l'ère moderne, posé à sa naissance éternelle, pour ainsi dire.

Alors, que lui arrive-t-il ? De quoi parle cette histoire ? On comprend d’abord que cet homme vit seul en pleine nature, bien loin des hommes, mais progressivement, on comprend aussi qu’il semble avoir bien connu la « civilisation » et qu’il la porte en mémoire. Les horreurs du XXe siècle ne sont d’ailleurs jamais très loin. Au fur et à mesure même, elles arrivent. Fjall est-il quelqu’un qui fuit ? Appartient-il seulement au passé ?

Fjall est un Robinson polaire. Le Nord, le monde du froid, avec ses étés miraculeux conquis sur la neige toujours à revenir, permet de minimaliser les associations mentales liées à l'expérience existentielle, pour ramener l'homme à sa dimension nucléaire. C'est un monde sans la philosophie des Grecs. La figure du Robinson m'est chère depuis la plus petite enfance. Elle déploie celle de la solitude plus ou moins volontaire, le mythe du trappeur retiré, en opposition à ses semblables, comme chez le misanthrope mais humaniste Capitaine Nemo. Posture réactive aux ostracismes subis, désir de renoncement au monde culturel corrompu. Asphyxiante culture ? Pas du tout. Magie du monde naturel, à la source des transcendances, depuis l'animisme. La blessure du personnage n'est pas clairement documentée politiquement, mais du côté de celles qui s'affirment dans l'inconscient, et tout aussi violentes. Dans le monde du rêve, les époques s'échangent, s'enrichissent, hors d'une chronologie linéaire. De ce point de vue, ce personnage est un spectre, qui hante la mémoire de plusieurs cerveaux, d'autres plus anciens que le mien. Fjall a fui, mais par l'esprit il visite de façon joueuse les vivants du présent et du futur, libéré de ce qu'il ne comprend pas, ses amnésies notamment. Il se libère du traumatisme, et de la lâcheté du repli.

S’agit-il aussi d’une histoire de métamorphose, comme le suggèrent encore plus nettement vos dessins ?

Ce n'est pas une histoire de spiritisme, mais de rêverie et du pouvoir de celle-ci d'autoriser toutes les métamorphoses. Du moins celles qui m'inspirent. Je n'hybriderai pas Fjall avec un moteur, par exemple. L'inactuel m'intéresse pour questionner la vie présente. La fusion de l'humain avec l'animal, le monstre, la confusion des règnes organiques, voilà ce qui m'excite. C'est une porte qui ouvre sur l'effroi, et sur un érotisme plein de promesses. Et puis, l'irréalité et les limites du réel ne cessent de tanguer pour qui entend vivre pleinement.

On est parfois emporté par les descriptions que vous faites de la nature, par la précision en particulier avec laquelle vous décrivez les oiseaux. Est-ce une vieille passion, les oiseaux ? Est-ce aussi à cet endroit qu’intervient le regard du dessinateur dans l’écriture ?

J'ai été moi-même un Robinson, durant peut-être la plus incomparable des tranches de mes vies. Dans le vertige du temps élastique que donnent les nuits passées seul en forêt ou dans les montagnes, à traquer sous la lune la rencontre avec les bêtes pour les dessiner, j'étais, adolescent, l'explorateur d'un inconnu assez préservé, entre extase suspendue et innommable. Je ne suis pas devenu ornithologue professionnel, car l'art l'a emporté, par manque d'esprit scientifique, sans doute. Mais les formes miraculeuses des espèces sauvages continuent de me sidérer, leurs comportements excèdent la mécanique, c'est certain, et les liens de solidarité qui se jouent entre elles nous apprendront encore beaucoup sur l'humain. Qu'est-ce qu'un Dieu, par exemple ? Je n'oublie pas qu'à la naissance de l'art, à Lascaux, nous trouvons simultanément l'animal admirablement figuratif et les formes géométriques, les points, les carrés, les lignes. Ces deux tendances, figurantes et abstraites, doivent coexister sans oppositions dogmatiques, au moins au nom de cette origine. Et par ailleurs, le chant des oiseaux ne fait-il pas partie des plus belles inventions acoustiques de l'humanité, au sens où l'inventeur est celui qui nomme pour la première fois ? Et le chant de la grive au matin, c'est toujours la première fois, comme dans l'amour, quand la paupière s'ouvre.

Rêvez-vous de peindre sur la neige ? Ou bien l’avez-vous tout simplement déjà fait ? Ca ferait quoi d’avoir la nature pour toile géante ?

Dans la neige, c'est surtout du bas-relief ! Tous les enfants ont dessiné dans la neige, ou dans le sable. Beaucoup d'artistes, du Land Art à Miquel Barceló, utilisent la nature comme corps de l'œuvre. La neige, c'est la première page blanche de l'humanité, avec ou sans angoisse. Il y a aussi la poussière, la boue après l'averse. Prendre pour peindre les herbes, les terres en poudre, est très stimulant. Le comique, c'est ce qui subsiste comme formes de référence dans l'Histoire. Nous n'avons pas de traces des peintures sur neige de l'époque romaine, mais elles furent innombrables, pourtant. Tous les chamans le savent. Fjall est influencé par les artistes du futur, comme nous tous, futur que nous pouvons rêver au même titre que le passé, pour donner sens au présent éphémère.

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