Le 7 mai 2025 paraissait Six étrangers de Marek Vadas au Ver à soie. A cette occasion, l'INALCO organisait en collaboration avec L'Institut Slovaque et le Ver à soie une rencontre-dédicace avec l'auteur à Paris, ce qui a donné lieu à un échange autour du livre également en présence de Diana Jamborova Lemay, sa traductrice.
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Diana Jamborova Lemay — Bonjour Marek. Tu as d’abord écrit des livres qui ont pour coulisses l’Afrique Noire : Le Guérisseur est notamment paru en français aux éditions du Ver à Soie en 2021 et a obtenu le plus prestigieux des prix littéraires slovaques, le prix Anasoft Litera en 2007. Aujourd’hui, il en est déjà à sa sixième réédition en Slovaquie. Tu as aussi écrit quelques livres pour enfants, mais nous sommes surtout aujourd’hui réunis pour parler de ton dernier livre, Six Étrangers, et je suis vraiment très heureuse de découvrir, avec vous tous ce soir, son édition française, également au Ver à soie. Cette fois, nous ne sommes plus en Afrique. Tu nous ramènes en Slovaquie occidentale dans le petit village P. où, en 1928, il y a donc environ 100 ans, une quarantaine de villageois ont organisé une chasse à l'homme contre les Rroms qui vivaient dans un hameau attenant. Il y eut de nombreux blessés, dont des blessés graves, et surtout six morts, dont un enfant. Ce qui est assez curieux, c’est que cet événement est ensuite tombé complètement dans l’oubli. D'après ce que tu m’as dit, les journaux de l’époque n’en ont pratiquement pas parlé et aujourd’hui, très peu de gens s’en souviennent. Et cette fois, plutôt que d’écrire un recueil de nouvelles comme dans Le Guérisseur, tu t’es livré à l’exercice du roman polyphonique. Je ne sais pas si Virginie Symaniec, ton éditrice ici présente, sera d’accord avec moi, mais je sais qu’en Slovaquie, souvent, quand on est interrogé sur Six Étrangers, on parle d’une suite de nouvelles. Or je pense qu’il s’agit vraiment d’une polyphonie autour d’un même événement tragique, puisque tu présentes le point de vue de ceux qui y ont assisté et l’ont vu de près ou de loin, comme si chaque chapitre devait être consacré à la parole d'un personnage de témoin. Parmi ces témoins, on a par exemple un garçon handicapé mental qui tombe amoureux d’une jeune Rrom de 10 ans son aînée. Puis il y a aussi son père, qui porte le surnom de « Serre Bouteille ». On verra aussi la mère de ce jeune garçon, l’aubergiste ou le neveu de l’aubergiste. Puis, il y aura aussi l’écrivain, puisque finalement, c’est bien ton univers dans lequel tu nous invites. Le sujet n’en semble pas moins en rupture avec tes précédents livres. Alors rupture ou continuité ? Et pourquoi ce sujet ?
Marek Vadas — J’avais deux raisons de choisir cette thématique. La première est que dans la partie anglophone du Cameroun, la situation est aujourd’hui très difficile. La guerre m’a empêché d’y retourner depuis plusieurs années. La deuxième raison était que j’avais envie d’écrire dans un autre écrin, de changer de coulisses. Je voulais savoir si j’étais encore capable d’écrire quelque chose qui se passe en Slovaquie et si mon style s’en trouvait transformé. Certains critiques littéraires slovaques disent que mes livres ne sont qu’une description de la vie quotidienne de la vie des Africains, qu’ils sont comme des reportages sous forme littéraire, mais en fait, moi, ce n’est pas du tout ce que j’ai le sentiment d’écrire et je trouve que ce qu’ils disent n’est pas vrai. Je voyais l’Afrique Noire comme des coulisses où il était possible de travailler un style oral pour raconter des histoires, mais ce n’était pas le sujet principal de mes écrits. Ici, pour aborder la question du massacre et de la chasse à l’homme, j’ai d’abord commencé à écrire sur un garçon handicapé qui tombe amoureux d’une jeune Rrom de dix ans son aînée, et je me suis posé la question de savoir si je pouvais situer cette histoire d'amour en Slovaquie. J’ai interrogé des historiens et des gens que je connaissais pour demander si un massacre avait pu s’y produire et on me répondait « non non, ce genre de choses se passe plutôt en Pologne, en Biélorussie ou en Ukraine. En Slovaquie cela ne peut pas avoir lieu car nous sommes la nation des Colombes.» Puis, un jour, alors que les archives venaient de s’ouvrir, un ami écrivain me raconta qu’il préparait un reportage sur le massacre qui s’est déroulé en 1928 dans le petit village de P. Ce village était surtout connu pour être une bourgade tranquille d’un peu plus d’un millier d’habitants. A l'occasion d’une grande fête, tous les hommes du village se sont ligués pour attaquer les Rroms qui représentaient un dixième de la population. Il y a trois choses absolument terrifiantes : la brutalité dont furent capables les gens ordinaires, la façon dont l'événement fut traité par la police et par la justice puisque pratiquement personne ne fut condamné, et le silence qui s’est installé après l’événement. Ce silence est le thème principal de mon livre. Parce qu’en fait, je ne décris pas concrètement ce qui s’est passé au moment du massacre. Je décris plutôt la façon dont cet événement a influencé la vie des gens du village par la suite.
Diana Jamborova Lemay — Est-ce que ce changement de décor radical a finalement influencé ta façon d’écrire ?
Marek Vadas — Au départ, j’ai pensé que passer de l’Afrique à la Slovaquie avait modifié mon style, mais l’une de mes premières lectrices, qui était une ancienne directrice du centre littéraire slovaque, m’a dit qu'elle ne voyait pas trop la différence de style avec mes livres précédents. C’est que, comme dans mes précédents livres, j’avais essayé de m’affranchir des références temporelles. On ne sait jamais très bien quand les différents personnages parlent, à quel moment. Je voulais qu’on sache que l’événement s’était déroulé en 1928, mais je voulais introduire du flou pour déstabiliser le lecteur lorsque les personnages témoignent.
Virginie Symaniec — En tant qu'éditrice, je reçois énormément de textes, y compris des textes de l’est européen auquel je m’intéresse beaucoup. Parmi ces textes, on parvient toujours à remarquer différentes tendances qui traversent la littérature sur le continent à différents moments. Je ne sais pas si les auteurices en sont conscient.e.s, mais par exemple, il y a à peu près une décennie, on a vu arriver toute une littérature abordant le sujet de l’enfant et de l‘enfance aux prises avec le totalitarisme du temps de l’URSS. Aujourd'hui, j’ai le sentiment qu’une sorte de boîte de Pandore s’est ouverte sur les horreurs qui ont été perpétrées par des peuples qu’on a jusque-là toujours présenté comme éminemment «pacifiques». J’aimerais savoir si tu te sens connecté aux préoccupations de ces auteurs européens, ou s’il s’est juste agi pour toi d’une nécessité toute individuelle de déconstruire les mythes et de rattacher ton écriture au réel ?
Marek Vadas — Je ne me sens pas faire partie d’une grande tendance ou d’un mouvement littéraire, même si je suis de très près la littérature qui s’écrit autour de moi et en Europe parce que je participe à beaucoup de salons du livre, également à l’étranger. Je connais personnellement beaucoup d’auteurs ukrainiens ou tchèques, mais je ne me sens pas appartenir à quelque chose avec eux. Ce thème a surgi plutôt comme une colère que j’avais en moi et qui s’est transformée, parce que je pense que nous ne sommes pas encore en paix avec notre histoire ou avec notre passé en Slovaquie. Dans mes récits d’Afrique, je ne décrivais pas des événements réels. Pour Six étrangers, j’ai d’abord choisi d’écrire en adaptant librement le thème, et ce n’est que lorsque mon livre est sorti qu’on a commencé à se référer aux archives comme à ce qu’il s’était vraiment produit. Je ne décris pourtant pas exactement ce qu’il s’est passé à l'époque.
Diana Jamborova Lemay — Comme nous ne sommes pas tout à fait en paix avec notre passé, je me demandais si l'objectif était de parler de la Slovaquie, de notre passé, ou alors s’il s’agit de parler plus largement de la nature humaine, c’est à dire d’événements qui pourraient se dérouler n’importe quand et n’importe où.
Marek Vadas — Je pense que c’est les deux. Cela peut arriver n’importe où si les circonstances sont réunies à un moment donné pour que le massacre advienne. Et aussi j’ai essayé de montrer comment ce genre d’événement une fois perpétré impacte toute la communauté, comment cela l’empêche d'avancer puisqu’il y a quelque chose qui est là, une présence qui recouvre tout comme une chape. C’est comme si le fait de taire les événements dont on a été témoins consiste à les figer, à arrêter le temps, à ne plus avancer, à ne plus moderniser quoi que ce soit pour qu’aucun péché ne puisse remonter à la surface dans la liberté qui pourrait s’instaurer.
Diana Jamborova Lemay — On retrouve tout de même dans Six étrangers l’esprit du Guérisseur, ton premier livre. Cette fois encore la réalité qui se mêle à l’imaginaire et au fantastique. Est-ce que tu savais dès le début quels personnages tu allais laisser parler et comment tu allais construire ce récit polyphonique ?
Marek Vadas — Au début, j’ai en effet d’abord écrit le premier chapitre sur le garçon tombé amoureux de la jeune Rrom, puis j’ai eu l’impression que le regard de ce garçon sur l’événement n’était pas tout à fait complet. J’ai voulu ajouter d’autres points de vue, proposer de voir l’événement sous d’autres angles. Certains personnages ont vraiment participé à l’événement, ils en sont vraiment acteurs, d’autres l’effleurent. Par exemple, le jeune employé de bureau : il ne participe absolument pas. Il regarde l’événement par la fenêtre et voit un meurtre être commis en bas, sur la place. D’autres racontent sur le vif, au moment même où les faits se produisent, d’autres témoignages encore adoptent déjà une certaine distance.
Diana Jamborova Lemay — J’ai entendu dire quelque part que tu as inséré dans le récit un chapitre que tu n’avais pas prévu d’insérer au départ car il ressemblait beaucoup au Guérisseur ?
Marek Vadas — Oui, c’est un chapitre effectivement j’ai un peu retravaillé, parce qu’il y a un peu de magie gitane dedans, il y a des masques, et on y retrouve aussi la robe de la jeune femme victime.
Un spectateur — Quel est l’accueil du public slovaque à ce livre ? Je crois qu’il a été sélectionné parmi les cinq finalistes de Anasoft litera.
Marek Vadas — Je ne sais pas vraiment, mais les critiques littéraires sont plutôt bonnes, car effectivement il a été dans les cinq finalistes de Anasoft litera, et pour l’instant on est toujours à la première édition seulement en Slovaquie, donc on verra.
Un spectateur — J’ai une question sur le titre, parce que quand j’ai regardé un peu les critiques slovaques, on disait que les six étrangers étaient finalement les six victimes, mais pour moi il s’agissait plutôt des personnages qui racontaient les événements. Je voulais savoir qui sont les six étrangers.
Marek Vadas — Effectivement, les six étrangers sont bien les six victimes Rroms, mais on pourrait aussi dire, en quelque sorte, que ce sont les personnages qui racontent l'événement de leur point de vue. Ils se sentent étrangers à cause du silence, parce que tout le monde dit : « je ne sais pas, je n’ai rien vu, il ne s’est rien passé ».
De la salle — Souvent les auteurs mettent quelques éléments autobiographiques dans leurs récits. J’aimerais bien savoir si, dans ce livre-là, tu as mis quelques éléments autobiographiques, quelque chose que tu as vraiment vécu ?
Marek Vadas — J’écris toujours sur moi, même lorsque des fantômes se battent dans la forêt africaine. C’est par exemple le cas dans le premier chapitre avec le jeune garçon qui se sent très influencé et très vulnérable par rapport au livre qu’il est en train de lire. Il y a aussi quelque chose que j’ai vraiment vécu en visitant le village de P. En 1928, un prêtre a initié une collecte pour récolter des fonds afin de payer les blessés pour qu’ils ne témoignent pas. Et quand j’ai visité le village avec mon ami écrivain, le maire du village a refusé de nous recevoir et le curé n’a pas voulu du tout nous parler. Tous ceux que nous avons rencontrés ne voulaient pas du tout nous parler. L’atmosphère m’a alors rappelé plutôt le sud des États-Unis à la naissance du Ku Klux Klan. Et lorsque j’ai pu parler avec des Rroms qui vivent aujourd’hui au village, tous disaient que maintenant c’était bien, parce qu’on les laisse même entrer au troquet du coin. Aujourd’hui, ils disent se sentir beaucoup mieux. La dernière personne témoin des événements est aujourd’hui décédée, il n’y a donc plus personne pour témoigner. Le texte n'est donc pas tout à fait autobiographique, mais il reflette ce que j’ai ressenti quand j’ai visité ce village.
Diana Jamborova Lemay — Et il y a une belle métaphore avec un match de foot.
Marek Vadas — Effectivement, je ne suis pas un grand sportif, mais il y a eu un jour un match de foot entre les écrivains slovaques et les écrivains autrichiens, et quand on m’a invité à y participer, on m’a dit : « on va juste jouer un tout petit peu et après on ira boire une bière ensemble ». C’est comme ça que je me suis retrouvé à Vienne, dans un grand stade de foot bien éclairé, accueilli par la télévision autrichienne qui allait en parler dans le journal télévisé autrichien. Nous devions entrer sur le terrain en courant depuis le bord jusqu’au centre, et pendant ce temps-là, d’autres devaient nous présenter, parler de nos écrits, alors que j’arrivais à peine à parcourir cette distance. Nous avons perdu 18 à 0, c’est pourquoi nous avons choisi la tactique suivante : quand on avait le ballon, on l’envoyait le plus loin possible pour recevoir le moins de buts possible. Cette tactique-là, je l’ai utilisée comme la métaphore de ceux qui refusent de parler de quelque chose.
De la salle — Je voudrais revenir à la séquence précédente. Vous avez parlé de vos échanges avec les Rroms lorsque vous avez visité le village. Est-ce que vous avez l’impression qu’ils parlaient avec sincérité, ou bien étaient-ils juste « politiquement corrects » ?
Marek Vadas — Ils étaient très ouverts, très gentils. Déjà à l’époque, en 1928, ce n’étaient pas des mendiants, ils avaient des métiers, ils étaient pour la plupart fermiers. Aujourd’hui cette population Rrom envoie ses enfants dans des écoles de musique ou organise des matchs de foot. Ce ne sont pas des gens qui vivent en marge de la société.
Virginie Symaniec — Est-ce qu’écrire permet de cesser d’être hanté ?
Marek Vadas — Sûrement, ça aide un peu, mais je suis toujours à la recherche de thèmes qui me hantent. Le tout dernier livre que je viens d'écrire, je l'ai placé de nouveau en Afrique : au Cameroun où 20% du territoire est en guerre. Le livre parle d’un espace frontalier avec le territoire en guerre. Cela m'a permis d’écrire, car la Slovaquie est frontalière de l’Ukraine en guerre. Je vais souvent voir les collègues écrivains en Ukraine. Ce sera un livre sur « comment les gens ordinaires vivent quelque chose de terrible qui se passe pas très loin de chez eux ».
